l'interview

Interview #102 Hervé Le treut

Hervé Le Treut, Climatologue et président d’Acclimaterra, comité scientifique sur le changement climatique en Nouvelle-Aquitaine

« L’eau et ses phénomènes doivent être anticipés sur le mode du risque »

L’eau est quasiment absente des rapports du GIEC sur le climat et de l’Accord de Paris. Pour quelles raisons ?

© Françoise Roche – Région Nouvelle-Aquitaine

Dans l’ensemble des travaux scientifiques qui touchent au climat et dans les laboratoires spécialisés, je peux vous certifier que l’eau occupe une place importante, et même déterminante ! Mais il est vrai que, pendant longtemps, on a focalisé l’attention publique sur les causes premières du changement climatique, comme les gaz à effet de serre, avec l’idée d’en empêcher la survenue.
L’eau et les phénomènes liés sont plutôt des conséquences du changement climatique. Par ailleurs, l’eau étant une thématique transverse, son traitement est plus complexe à appréhender. Mais on s’y intéresse désormais davantage car chacun a compris, décideurs comme grand public, que le changement climatique est déjà bel et bien en cours.

Quels sont les enjeux et les recommandations en matière d’eau et de changement climatique, sur le plan international et national ?

Ce qu’il faut bien voir, c’est que l’eau va être au cours des prochaines décennies synonyme d’injustice au plan international. Si l’on schématise l’anticipation sur les systèmes climatiques, la part liée aux températures est claire : il va y avoir un déplacement vers les pôles.
Mais ce n’est pas le cas pour la zone intertropicale en matière de précipitations : les régions ne vont pas voir leurs limites Nord-Sud drastiquement bouger, mais plutôt voir leurs caractères s’amplifier. Les zones sèches seront plus sèches, les zones humides plus humides.

Plus localement, il est difficile de prévoir ce qu’il va advenir en matière d’eau et de précipitations. Des situations nouvelles, avec des phénomènes plus intenses (fortes pluies d’hiver, tempêtes) et/ou plus marqués dans le temps (plus d’évaporation par exemple, asséchant les sols) vont se dérouler. Ils doivent faire évoluer notre comportement.

Y aura-t-il répétition des grandes tempêtes ou des épisodes de fortes sécheresses et si oui à quelle fréquence ? Nul ne le sait de manière très précise… C’est aussi pour cela que l’eau doit être anticipée sur le mode du risque et de la vulnérabilité.

A l’échelle régionale, où en sont les travaux du comité scientifique Acclimaterra, que vous présidez ?

Notre objet a été de valoriser la recherche existante en matière climatique à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine, d’en donner une version qui soit exploitable par les décideurs.
Etre mandaté par la Région a été important, car nous répondons à une demande. La mise en correspondance des grands enjeux avec le climat (biodiversité, économie, société, etc.) a été au cœur de notre approche, pour favoriser une prise de conscience éclairée par la connaissance, via les deux rapports que nous avons publiés.   

L’enjeu de l’aide à la décision doit guider la suite. Désormais, Acclimaterra réfléchit à suivre plus précisément les axes et interactions étudiés, via des indicateurs.

Jouer un rôle d’observatoire des phénomènes climatiques en Nouvelle-Aquitaine sera une partie importante du futur d’Acclimaterra. L’eau y tiendra une place majeure, sachant que la Nouvelle-Aquitaine en cumule des aspects clés : problématique littorale, système estuarien, disponibilité en eau (potable, agricole, industrielle, thermale…), gestion conjointe des ressources (eaux de surface et eaux souterraines), évolution sociétale de la demande, enjeu touristique, etc.