l'interview

Interview #90

Gilles Boeuf, écologue, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle, président du Conseil scientifique de l’Agence française pour la biodiversité (AFB), professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, Sorbonne Université à Paris

Vous avez, au cours de vos différents travaux en France et dans le monde, noté que la biodiversité est menacée.
La biodiversité est menacée pour différentes raisons bien identifiées, touchant à la destruction des écosystèmes, la pollution généralisée, la dissémination anarchique des espèces, la surexploitation des ressources naturelles, et enfin aux effets de ce climat qui change trop vite. D’une situation où la nature était hostile, agressive, dangereuse et menaçante pour l’humanité, nous sommes passés à une autre où elle est dégradée et détruite par l’Homme. C’est lui aujourd’hui le prédateur et la menace, non seulement pour l’environnement, mais aussi et surtout pour son propre avenir.

Quels sont les impacts du changement climatique sur le vivant ?

Le climat a toujours changé sur la Terre, et ce depuis les origines, mais aujourd’hui il change trop vite. Les températures des eaux, des sols et de l’air augmentent, les tempêtes sont plus fréquentes et plus intenses, de violentes précipitations font suite à des semaines de sécheresse aigüe, l’oxygène dissous dans les eaux diminue, l’acidité de l’océan augmente et la montée du niveau de la mer s’accentue.

Il faut comprendre que si la biodiversité s’en va, l’économie mondiale ne tournera pas du tout de la même façon. On ne mange que du vivant et on ne coopère qu’avec du vivant. Prenez l’agriculture par exemple. S’il n’y a plus qu’une seule espèce, on produira moins. Car le rendement en monoculture est moins bon que si on cultive plusieurs espèces en même temps. La biodiversité est aussi le meilleur outil contre les espèces invasives. Si un pathogène attaque une culture, on sera bien content de trouver une autre souche , plus résistante. Si les espèces disparaissent massivement, comment parviendrons-nous à nourrir demain une population de 9 milliards d’individus ?

Que se passera –t- il si l’on n’arrive pas à limiter le réchauffement climatique ?

Ce sera une catastrophe. Si on dépasse les 2 degrés et que l’on se situe plus vers 4 degrés, ce sera terrible. L’Arctique pourrait disparaître. Si le glacier Tolten, le plus grand glacier de l’Antarctique oriental fond, le niveau de la mer va augmenter de 7 mètres. Des régions de France sont aussi fortement menacées. Les villages de montagne seront impactés par la fonte des glaciers.

Quelles solutions pour l’avenir ?

Il faut enseigner l’écologie à tous. L’écologie, c’est aussi important que l’histoire de l’art ou les mathématiques. Ce sont les générations futures, les jeunes, qui ont les clés en main. Il faut leur apprendre qu’on fait partie d’un système vivant, leur apprendre l’humilité, le partage, le respect de l’autre, la tolérance. L’humain fait partie de son environnement, il n’est pas un être à part.

La solution doit être globale : créer de l’emploi, donner à manger à chacun, réduire les inégalités à l’échelle planétaire est indispensable, et l’innovation doit bénéficier à tous. Il faut penser un développement harmonieux de l’humanité toute entière. Nous n’y sommes pas du tout.